Rencontre avec Maximon ou petite réflexion sur le sacré

12/03/2018

Photo de couverture : Rosa Vazquez, Off the Road Travel

Je suis au Guatemala. Là-bas, j’ai rendez-vous avec un ami avec qui on va voyager ensemble pour un mois. On est sur les bords du Lac Atitlan. Amoureux de moto, on se loue une petite 125 pour en faire le tour du lac. En chemin, on décide d’aller rendre visite à Maximon, saint patron de Santiago Atitlan. Je vous raconte.

 

Petite vue sur le lac Atitlan... plutôt grandiose !

 

On est donc sur les bords d’Atitlan depuis quelques jours, et voilà plusieurs fois qu’on nous parle des Saints Patrons de chaque village. Icônes et protecteurs, ce sont des entités issues d’un joyeux cocktail de traditions mayas remaniées version synchrétismes chrétiens, certains mêmes surfant clairement avec ce qu’on qualifierait chez nous de superstitions aux parfums voodoos.
Un tout particulièrement : Maximon ou San Simon, Saint Patron de Santiago Atitlan.

 

 

L'histoire de Maximon (1)

La légende raconte qu’il y a bien longtemps, Santiago Atitlan était connu peuplé de mauvaises sorcières et d’esprits malveillants et était devenu le village du vice. Les gens se battaient, s’entre-tuaient, se noyaient dans l’alcool et tous les péchés imaginables causant un grand désordre et de nombreux morts. Un jour, les sages du village se réunirent pour tenter de trouver une solution à ce chaos. Il fallait élire un protecteur en charge de nettoyer la ville de ces mauvais esprits. Mais aucun esprit ne souhaitait s’y atteler. Alors, ils partirent sur la montagne demander à l'esprit d'un arbre s’il accepterait d’être le protecteur du village et lui accepta la mission.

Ils taillèrent donc un masque dans le bois de cet arbre pour en faire le visage de leur nouveau protecteur : « Ri Laj Mam », le Grand Abuelo (2). Cependant, quand l’esprit arriva au village, il se rendit compte que la tâche était trop grande et tenta de s’enfuir. Les sages du village le rattrapèrent et le ligotèrent à une chaise pour l’obliger à reste à Santiago et faire son travail. C’est pour ça qu'on l'appelle également Maximon, qui signifie en Tz’utujil (3) « celui qui est attaché ».

Le village fut finalement sauvé des esprits malins, mais, en souvenir de cette époque obscure, quand on vient prier Maximon, on lui apporte quelques bougies, des cigarettes, de la Quetzalteca (alcool local guatémaltèque)… et on boit et fume avec lui le temps de la prière.
Les habitants le sollicitent généralement pour lui demander réussite, argent, succès dans les affaires, pour rencontrer l’amour ou demander le retour de l’être aimé. On me raconte même qu’on peut voir dans certains de ses 'temples' des photos comme celle d’un homme avec deux énormes 4x4 flambant neuf avec remerciements à Maximon… pour vous donner une idée de l’ambiance. (4)
 

Un Saint qui fume, qui boit, t’aide à conquérir la personne de ton cœur et à gagner plein de sous ? On a vite décrété que c’était le Saint Patron de la « bien-mettance » et qu’il fallait aller lui rendre visite ! On n’avait pas vraiment idée de ce qui nous attendait…

 

Santiago ressemble à ce genre de petits villages accrochés à la montagne avec les pieds dans l'eau

 

 

A la rencontre de Maximon
Pas trop d’autres trucs prévus aujourd’hui que d’aller voir Maximon. A l’auberge où on loge, on nous explique que c’est quelque part entre l’église évangélique et celle du Septième Jour et qu’à partir de là, il faut demander : les gens savent.

Orientation à la guatémaltèque. On commence à avoir l’habitude.

On prend donc la moto pour grimper dans les hauteurs du village. On tourne pas mal. Il y a mille et une églises mais celle du Septième Jour "je-ne-sais-quoi", on ne trouve pas. On demande à deux, trois personnes. Sur le moment, on n’a pas relevé l’air interrogateur et surpris des habitants face à notre demande. On continue notre quête, on trouve finalement la fameuse église et un passant nous indique une ruelle qui part en perpendiculaire dans les hauteurs de Santiago.

- « C’est par là. Tout droit. »
- « Ca passe en moto ? »
- « Oui, oui» (faciès du type "ne t'inquiète pas")
Et là, il faut vous imaginer la scène absurde des deux gringos, sur une 125 cross qui fatigue, dans une ruelle guatémaltèque du genre ultra étroite, les sacs sur le dos, qui débouchent au bout de 5min… sur une impasse.

Je me retourne pour envisager la manœuvre de demi-tour, et là, je découvre que la ruelle déserte qu'on vient de remonter a fleuri d’une multitude de têtes. Hommes, femmes, enfants, vieillards, ça se pressent en silence aux portes et aux fenêtres, l’air éberlués et craintifs, se demandant ce qu’une moto et nous dessus peuvent bien foutre dans un coin pareil.

Quelques grands éclats de rire et un large sourire détendent l’atmosphère. Un jeune vient à notre rescousse nous montrer par où passer. On se gare, et on finit à pied.  Après un dédale de petites rues (non maman, je ne me suis pas perdue dans une favela même si ça y ressemblait beaucoup), on arrive sur une placette entre 3 murs où deux portes ouvertes diffusent une puissante odeur de copal. (5)

 

Une des rues principales de Santiago Atitlan. Photo : Viajeros Callejeros

 

L’expérience

Il y a une femme, à la peau très blanche, assise dans un coin de la placette, sa prothèse de jambe à côté d’elle… Pas loin, un officier de police qui, apparemment, attend qu'un guide viennent chercher la touriste unijambiste. Le tableau est surréaliste.
En vrai, j’hésite.

C’est chargé comme lieu… et je sens qu’on touche ici à des choses dans lesquelles je ne me suis jamais aventurée (je ne saurais pas vous le dire autrement...). Je me demande même si j’ai vraiment envie de rentrer.

L’officier de police nous fait signe qu’on peut rentrer sans problème.
1, 2, 3 … on passe la porte vers un autre monde.
 

Des fanions dépareillés et d’énormes saucisses ornent le plafond surchargé, des cercueils en cristal de part et d’autres de la pièce abritent des reliques religieuses non-identifiées, et dans un coin, des ex-voto et statuettes du Christ en tout genre s’accumulent au milieu des fleurs en plastiques dans un autel kitsh au possible.
On file s’assoir en katimi derrière la longue table en bois qui séparent l'espace en deux. A l’autre bout, trois hommes attablés - deux jeunes (moins de la vingtaine) et un señor ventripotent – marmonnent au milieu des mégots et bouteilles d’alcool plus ou moins vides, nous zyeutant du coin de l’œil, mi-suspicieux, mi-amusés.
Au centre de la pièce, le Maximon.
Masque de bois, grand chapeau traditionnel guatémaltèque, corps faits de chiffons et de vieilles cravates, des liasses de billets coincés sous la barbe et une cigarette dans la bouche : pas de doute, on y est !

 

Bienvenue chez Maximon... Bravo au photographe qui a parfaitement su capter l'ambiance ! Photo : Ralf  Steinberger

 


De part et d’autres, deux hommes sont assis, l’air investis, écharpe colorée autour des épaules, qui fument et boivent et font fumer et boire Maximon ! La statue a effectivement un orifice au niveau de la bouche qui permet à l’alcool d’entrer et de faire tenir une cigarette.

Face à ce drôle de trio, devant un parterre de petites bougies multicolores, deux hommes sont à genoux en posture de prière : un petit vieillard menu, caché par un voile tenu par un grand chapeau noir, l’autre, plus jeune et vigoureux, écharpe colorée autour des épaules, prêchant avec ferveur en Tz’utujil, comme s’il négociait un truc avec Maximon au profit du  vieillard. (en gros, "La Vérité si je mens" mais dans une langue que tu comprends pas, dans un lieu de culte).
Un des deux hommes assis aux côtés de Maximon semble européen. A un moment, il se retourne vers nous et me demande en espagnol avec un fort accent « vous êtes venus sans guide ? ». Petit moment de latence… "Eu... oui".  Pourquoi, on aurait pas du ?
Il fait un signe à son collègue, de l’autre côté de Maximon, qui nous tend alors un verre de bière chacun. A croire que c’était la bonne réponse…

 

 

Petite réflexion sur le sacré

On est là, assis avec nos verres de bières, dans les fumées de clopes et de copal (et moi qui ait arrêté de fumer y a 2 semaines…).

On sent la charge du lieu. Au moment où on arrive, il n’y a pas un seul touriste dans les environs. On sent que le vieillard venu consulter est très impliqué dans sa démarche. Ca pourrait ressembler à une mascarade pour touristes, mais ça ne l’est pas. Au bout du banc, de l’autre côté de la table, le plus jeune des trois s’effondre bruyamment, mort saoul. Okkkkaayyy.
Sur ces entre-faits, on nous ressert un verre.

 

Avec mon bagage culturel judéo-chrétien (bien que d'éducation athée), le concept de prier un saint avec clope et alcool pour demander de l’argent, ça me parait déjà très loin du bon vieux catéchisme versaillais dans lequel j'ai grandit, et encore plus loin de la notion de sacré que j'ai en tête. 
Mais alors de voir un ado tomber mort saoul dans un lieu de culte avant qu'une horde de touristes, billet en main, débarquent avec fracas alors qu’il y a une cérémonie en cours… là, j'hallucine total. Imaginez 20 touristes en crocs et bermuda, télé-objectif autour du coup, débarquer dans un espace à peine plus grand qu’un confessionnal, s’échanger des billets au dessus de votre tête alors que vous êtes en pleine confession... WHHHAATTT ?!!!

 

Photo pirate des touristes en action


En tout cas, moi, c’est comme ça que ça m’est apparu et sur le moment, je me raidi de la tête aux pieds : "NON MAIS C’EST PAS CROYABLE ! On va vraiment dénaturer toutes les cultures et tout le sacré de la terre avec nos billets et notre consumérisme débridé ? "

Mais les hommes du lieu, eux, ne réagissent pas.

Les visages sont un poil plus fermés, les discussions moins agitées, certes, mais c’est tout. Ils récupèrent les billets (6), resservent un verre à ceux qui apparaissent comme les prêtes. Le prêcheur rajoute du copal à brûler, change la cigarette de Maximon et reprend sa litanie à pleins poumons. Les touristes prennent 2/3 photos, attendent quelques secondes, puis ressortent l’air de se demander « c’est tout ? ».

La salle se vide à nouveau. Les plaisanteries en tz’utujil au bout de la table reprennent, quelques regards complices s’échangent. Le prêtre européen se lève et vient nous resservir en souriant.

 

Les touristes n’ont rien changé.

Le sacré est là, intouchable, immuable, imperturbable.

 

Quoiqu’ils en pensent ou qu’ils en comprennent, peut importe qu’ils le consomment ou le respectent, Maximon trône là, puissant et vénéré, au milieu de ses bouteilles et de ses mégots. Peut importe l’adolescent qui s’effondre sur le banc mort soul, le prêcheur continue, entre deux blagues à ses collègues, pendant que la consultante suivante pleure à chaudes larmes sous le large chapeau noir.

Et le respect de celui ou celle venu.e demander de l’aide ?

Elle rit avec les autres. Ca a l’air d’être normal.

Le sacré n’est pas enfermé, n’est pas cloisonné, il est poreux… et en semble d’autant plus puissant.

Pas d'air contrit, pas de "silence religieux", juste la vie, telle qu'elle est. 
C’est ce qui permet qu’on soit là, comme si on faisait partie du rite, comme si on était « des leurs », alors qu’en vrai, qu’est-ce qu’on peut bien comprendre de plus que les touristes en crocs ? Ca fait cogiter sur notre élitisme excluant à la française (la religion des lettres, la religion des arts, la religion de la politique... si tu n'as pas le bon vêtement, le bon CV, le nombre suffisant de diplômes "certifiés par l'Etat", tu ne peux pas parler, tu ne peux pas comprendre).

 

Peut-être que la connexion, le pont, entre profane et sacré ici se fait au niveau du respect et de l’ouverture du cœur.

On est arrivé là, ouverts, sans jugement, prêts à recevoir, puis on s’est pris au jeu, on a tenu les murs avec les prêtres et les trois buveurs du bout de la table pour ceux qui venaient demander de l'aide, sans rien comprendre à ce qui se disait, juste avec toute la compassion et l'humilité du monde. On a racheté quelques bières, quelques bougies sans qu'on nous demande rien... Et ça a suffit.

Combien de temps ça a duré ? Combien de temps est-on resté là parce qu'il se passait quelque chose et qu'une petite voix en nous nous soufflait qu'on avait notre rôle à y jouer ? Deux, trois heures... 


Peut-être est-ce cela le sentiment du divin ? Une ouverture au niveau du cœur, une disposition d’âme/d’être à l’expérience de la transcendance quelle que soit sa forme. Quelque chose qui restera là, tel qui l'est, qu'on le voit ou pas.
On ne le comprend pas mais on le sent, on sent que ça nous dépasse... et ça fait du bien. 

 

 

---

1 – Je vous raconte ici l’histoire comme elle m’a été transmise par un guide guatémaltèque rencontré en chemin. C'est de la tradition orale, donc les versions sont multiples. Si ça vous intéresse, j’ai trouvé une version un peu différente qui ressemble pas mal à ce qu’on a entendu, retranscrite sur internet par un Atiteco (qui vit sur les bords d’Atitlan).

2 - Abuelo signifie « grand père » en espagnol. C’est aussi, dans toute l’Amérique Centrale et Latine, un titre honorifique pour s’adresse à quelqu’un qui détient la sagesse et l’expérience. On devient Abuelo aux suites d’une cérémonie de passage à 52 ans. On peut aussi être consacré abuelo avant cet âge (compétences exceptionnelles, chemin dédié à la médecine et/ou à la spiritualité). Ce terme est aussi employé pour s’adresser aux entités : on parle de « Abuelo Fuego » (Grand-Père Feu), « Abuelo Cielo » (Grand-Père Ciel), « Abuelo Arbol » (Grand-Père arbre)…

3 – Dialecte maya que l’on rencontre sur les bords du lac Atitlan. Il y en a plus de 25 différents rien que dans cette région. Celui-là, à l’oreille, ça sonne comme un mélange allemand – hongrois – arabe...

4 – Si vous voulez en savoir plus sur le culte de Maximon, je vous recommande cet article « Le Culte de Maximon » par Sylvie Pedron Colombani, Revue Autre Part, 2010. C’est un peu trop scolaire-conceptuel à mon goût mais intéressant et extrêmement bien référencé : vous écopez d’une bibliographie de 15 bouquins sur Maximon et le religieux au Guatémala. Tada ! 

5 - Encens traditionnel Maya utilisé en Amérique Centrale pour les cérémonies et rituels. Equivalent culturel de la myrte ou de la sauge chez nous, c’est une résine aromatique issue des arbres de la famille des Burseracea.

6 - J'ai appris par la suite que normalement les touristes payent 2 qtz pour rentrer, 10 qtz pour prendre des photos, 50 qtz pour filmer. Bienvenue dans le monde du tourisme guatémaltèque !

 

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